Portrait
de Mère Yvonne-Aimée
par l'Abbé Paul
Labutte
Si
vous désirez
mettre en pause
le défilement
des photos, déplacez
simplement votre
souris sur l'une
d'elles !
|
Il y a
donc 80 ans ce matin,
dans le silence de cette
église de Cossé
en Champagne, Monsieur
le Curé Guesdre
a célébré
la Sainte Messe et lu
le même Evangile
que nous venons d’entendre.
Ce 16 juillet
1901, la saison était
magnifique, le soleil
brillait, une grande paix
baignait le bourg et les
campagnes. Et, le soir,
tandis que l’Angélus
tintait au clocher roman
et que les clochers d’alentour
lui répondaient,
une petite Yvonne venait
de naître dans une
vieille maison de Cossé,
à deux pas de l’église,
chez Monsieur et Madame
Alfred Beauvais. Cette
enfant qui deviendra Mère
Yvonne Aimée, considèrera
toujours comme une grâce
d’être née
en la fête de Notre
Dame du Mont Carmel, sous
le signe de la Vierge,
Mère des Contemplatifs.
Le 18 juillet
suivant, Yvonne est baptisée
dans cette église
par Monsieur le curé.
Plus tard, chaque année,
au 18 juillet, Mère
Yvonne Aimée ne
cachera pas son bonheur
: « c’est,
disait-elle, l’anniversaire
du jour où je suis
devenue fille du Bon Dieu.
»
En 1942,
elle était de passage
ici, à Cossé,
où j’étais
moi-même invité.
Elle me conduisait sur
la tombe de Monsieur Alfred
Beauvais, son Père,
trop tôt disparu,
« Monsieur Alfred
» comme l’appelaient
les paysans qui l’adoraient
tant il était simple,
droit, gai, spontané,
généreux,
large, accueillant. De
lui, elle tenait beaucoup.
De Madame Beauvais, elle
avait l’activité
intense et ordonnée
; et de ses ancêtres
du Maine elle avait une
foi catholique et un bel
équilibre humain.
J’entends encore
Mère Yvonne Aimée
évoquer sur place,
ici, ses souvenirs d’enfance
: les jeux dans la maison,
les veillées devant
la cheminée où
flambaient des bûches,
la petite grotte de Notre
Dame de Lourdes dans le
jardin où son jeune
père l’emmenait
prier. Elle m’a
demandé de venir
avec elle près
des fonts baptismaux,
ces fonts baptismaux où
elle avait reçu
la grâce de la seconde
naissance. C’était
vraiment un pèlerinage
aux sources. En effet,
à travers la brève
existence que fut la sienne,
un fleuve de grâce
a jailli ici même,
pour votre Fédération
et pour L’Eglise.
Mais
qui était Mère
Yvonne Aimée ?
Pour répondre
à cette question,
il me semble que le mieux,
c’est de vous citer
des jugements autorisés
qui ont été
portés sur sa vie,
sur son œuvre, sur
son expérience
chrétienne.
L’Historien
Daniel Rops ne l’a
pas connue mais, dit-il,
il admire la beauté
des textes rares que l’on
connaît d’elle
où précise-t-il,
on croit entendre l’écho
de sainte Catherine de
Sienne ou de la Bienheureuse
Marie de l’Incarnation.
Par contre,
le Général
Audibert, chef de la Résistance
de l’Ouest, a été
le témoin et l’un
des bénéficiaires
de l’hospitalité
qu’elle offrit aux
blessés paras ou
maquisards pendant l’occupation.
Frappé de son courage
et de sa présence
d’esprit dans le
danger et les risques
énormes qu’elle
prenait au nom de cette
hospitalité chrétienne,
il la saluait en souriant
par ces deux mots : «
Mon Général.
» Et, à la
nouvelle de sa mort, il
écrivit douloureusement
: « Quand disparaît
un être de cette
clarté, de cette
puissance, de cette grandeur,
il semble que le ciel
s’obscurcisse pour
nous. »
Voici,
maintenant, quelques jugements
émanant d’autorités
religieuses :
- Pour
Dom Sortais, Abbé
général
de la Trappe, Mère
Yvonne Aimée
fut une grande Supérieure
qui a bâti toute
son œuvre sur le
roc de la foi. Personnellement,
Dom Sortais avait remarqué
le don qu’elle
possédait de
pacifier et d’épanouir
les âmes.
- Dom
Cozien, Abbé
de Solesmes, relevait
en Mère Yvonne
Aimée, je le
cite : « le sens
de la prière,
de la beauté
de la liturgie, de la
louange de Dieu, à
l’école
de L’Eglise. »
il ajoutait ces mots
qui vont loin : «
Toute la vie de Mère
Yvonne Aimée
a été
sous l’emprise
de Dieu. »
- Monseigneur
Picaud, Evêque
de Bayeux et Lisieux.
Les Carmélites
de Lisieux admirent
la manière dont
Monseigneur Picaud a
compris sainte Thérèse
de l’Enfant Jésus
et Mère Yvonne
Aimée. De Mère
Yvonne Aimée,
il a dit en pesant ses
mots : « Elle
a été
un grand témoin
du monde surnaturel.
»
- Le Cardinal
Larraona qui fut le
Secrétaire de
la Sacrée Congrégation
des Religieux, a déclaré
: « Je me souviens
très bien de
Mère Yvonne Aimée.
En prenant l’initiative
de rassembler en Fédération
les Monastères
de son Ordre, elle a
fait une œuvre
exemplaire dont nous
pouvons ici, à
Rome, nous inspirer.
»
Il m’est
impossible ce matin d’analyser
tous les traits d’Yvonne
Aimée. Sa personnalité
a suivi une progression
constante et atteint vers
l’age de 40 ans
une plénitude humaine
et chrétienne.
Je soulignerai seulement
deux points :
- sa conformité
à la volonté
de Dieu,
- sa foi et son amour
envers l’Eucharistie.
Une parole
de Jésus qu’elle
conservait dans son cœur,
la bouleversait et éveillait
en elle un écho
sans fin. C’est
celle-ci, en saint Marc
: « Qui est ma mère,
qui sont mes frères
? Promenant un regard
sur ceux qui étaient
assis autour de Lui, Jésus
ajouta : Voici ma mère
et mes frères.
Quiconque fait la volonté
de Dieu, celui-là
est mon frère,
ma sœur, ma mère.
»
De même,
Mère Yvonne Aimée
pouvait rester très
très longtemps
à méditer
cette autre parole de
Jésus qu’elle
trouvait inépuisable
: « Ce ne sont pas
ceux qui disent : Seigneur,
Seigneur, qui entreront
dans le Royaume des Cieux,
mais ceux qui font la
volonté de mon
Père. » A
ses novices elle disait,
dans la ligne des paroles
précédentes
: « Mes petites
sœurs, l’amour
est d’abord dans
la volonté. »
Cette mystique
de la volonté situait
Mère Yvonne Aimée
dans le grand courant
spirituel qui part de
sainte Thérèse
de Lisieux, de saint François
de Sales, de saint Ignace
de Loyola, de saint Bernard,
de saint Augustin, de
tant d’autres saints,
de la Vierge Marie, Servante
du Seigneur et de Jésus
Lui-même, dont la
nourriture était
de faire la volonté
de son Père. Pour
Mère Yvonne Aimée,
comme pour ces Maîtres
spirituels, la volonté
divine n’a rien
d’un commandement
abstrait et impérieux.
Cette volonté divine
est sagesse, vérité,
miséricorde. Elle
est appel à la
liberté et appel
à l’amour
comme le serviteur du
Psaume 122 qui a les yeux
fixés sur les mains
de son Maître, comme
l’épouse
tendre, calme et spontanée
qui tressaille au moindre
vouloir du Bien Aimé.
Yvonne Aimée écoutait
sa voix, sa parole dans
L’Eglise. Elle s’est
tenue attentive toujours
à ses moindres
signes. Elle va tout droit
au service de Jésus
Roi d’Amour. Un
jour elle m’a dit
: « ma voie est
celle des Anges qui ne
font jamais attendre Dieu.
»
Déjà,
petite première
Communiante de 10 ans,
elle avait écrit
de son sang : «
Je veux n’être
qu’à Toi,
mais je veux surtout ta
volonté. »
On comprend, estime un
théologien, la
montée en flèche
d’une âme
ainsi livrée à
Dieu, jusqu’à
l’abandon total.
A l’amour qui t’emporte,
ne demande pas où
il va.
Yvonne
Aimée et l’Eucharistie.
Pendant
la célébration
elle se tenait très
droite et très
recueillie dans sa stalle.
Au moment de l’élévation,
avant de se prosterner,
elle fixait l’Hostie
et le Calice un regard
intense, un regard brillant
et souvent le soir et
parfois la nuit, elle
venait près de
la grille du chœur
prier longuement, à
genoux devant le Saint
Sacrement.
Vous avez
en main des textes où
elle laisse jaillir sa
foi envers l’Eucharistie.
Vous savez quel événement
intérieur, décisif,
a été sa
première Communion,
oui, un grand événement
spirituel. Et vous savez
aussi à quel point
elle prié pour
les prêtres.
C’est
à l’âge
de 22 ans que, pour la
première fois,
non sans une intuition
prophétique, elle
commença de rechercher
les hosties profanées.
On a vu Yvonne Aimée
jeune fille, revenir blessée
et couverte de sang après
avoir reçu des
coups alors qu’elle
cherchait à arracher
des hosties emportées
par des gens sacrilèges
et impies. Dans ce charisme
qui frappe beaucoup l’écrivain
Julien Green – il
en parle dans son journal
et il appelle Mère
Yvonne Aimée «
une femme admirable »
– dans ce charisme
de recherche, Monseigneur
Picaud voyait une récompense
de la foi intrépide
d’Yvonne Aimée.
Avec le recul du temps,
on pourrait aussi y découvrir
un rappel de la tradition
constante de L’Eglise
affirmant à l’encontre
des Novateurs, que la
présence réelle
du Corps et du Sang du
Seigneur subsiste en dehors
de la célébration
liturgique. Peut-être
aussi, pourrait-on lire
un rappel de ce respect
extraordinaire dont les
chrétiens, fût-ce
au péril de leur
vie, se doivent d’entourer
le pain rompu pour un
monde nouveau, l’admirable
sacrement où se
révèle le
plus, disait-elle, la
Miséricorde de
Jésus, sacrement
qui construit l’unité
fraternelle des communautés
chrétiennes.
Plusieurs
années avant le
Concile, Mère Yvonne
Aimée souhaitait
des messes du soir. On
songe à la joie
qu’elle aurait éprouvée
à communier sous
les deux Espèces
et avec quelle ferveur
elle aurait suivi ce Congrès
Eucharistique international
qui s’ouvre ce soir
à Lourdes.
Mes sœurs,
vous avez le droit d’être
heureuses de compter dans
votre Ordre une Yvonne
Aimée, ce guide
sûr, cette lumière
éblouissante, ce
feu brûlant et vous
avez raison de commémorer
ici sa naissance et son
baptême. Oui, le
bourg de Cossé
n’aura jamais vu
tant de blanches Augustines.
Elle doit en être
ravie, comme elle l’est,
certainement, de votre
volonté d’approfondir
sans cesse votre vocation
canoniale qu’elle
trouvait si grande et
qu’elle a travaillé,
30 ans avant le Concile,
à bien adapter
aux temps nouveaux dans
une fidélité
créatrice.
Pour sa
part, au-delà des
charismes qui la mettaient
au service de l’Eglise,
sa vie a été
toute simple parce que
basée sur la charité
qui est la loi essentielle
de vos Communautés
Elle était grande
dans sa manière
d’aimer. Il y avait
en elle quelque chose
d’eschatologique.
Il y avait en elle parfois,
comme une anticipation
prophétique du
monde futur. Et pourtant,
pourtant, elle était
incroyablement humaine,
tout entière au
moment présent
et bien de son temps.
Elle a beaucoup réalisé
: jeune fille au service
des pauvres dans les bidonvilles
de Paris, Prieure de Malestroit,
fondatrice et première
Supérieure Générale
de votre Fédération.
Il se trouvait des personnes
qui disaient que tout
lui réussissait.
Elle était la première
à rire de cette
réflexion naïve,
à ne pas se croire
infaillible, à
encaisser des échecs,
des déceptions,
des contradictions. Certes,
elle a marqué des
points et accompli une
œuvre considérable
et durable ; mais il aurait
manqué quelque
chose à la beauté
de sa vie si tout lui
avait réussi humainement.
Et, pour que sa configuration
au Christ fut plus étroite,
elle a reçu, vers
l’âge de 20
ans, une grande grâce
de compassion. Elle a
enduré dans son
corps, dans son cœur
et dans son âme,
des souffrances inouies,
un martyre à certaines
heures, mais sans jamais
le faire peser sur son
entourage.
Plus elle
avançait dans la
vie, plus elle s’enveloppait
de silence. Au sein de
l’action qui mobilisait
ses qualités de
femme, on la devinait
très petite devant
Dieu et comme revêtue
de douceur et de force,
comme immergée
dans la paix et la joie
qui sont les fruits de
l’Esprit Saint.
Elle n’avait qu’à
exister, sa vie était
un appel, sa vie est un
appel.
Frères
et Sœurs, en terminant,
je dirai simplement ceci
: il n’y aura jamais
qu’un moyen de connaître
en profondeur Mère
Yvonne Aimée, c’est
de l’invoquer. L’expérience
le montre : sitôt
qu’on s’adresse
à elle, elle se
dévoile en répondant.
Abbé Paul Labutte
Homélie à
Cossé en Champagne
Le 16 juillet 1981